Clara Ramírez Katz
Du cÔtÉ de la mÉmoire
Ileana Cornea

La silhouette humaine dans l’œuvre de Clara Ramirez Katz semble naître de ses paysages. Les étendus se resserrent, l’espace devient mesure et les contours apprivoisés. Le corps humain se détache comme découpée aux ciseaux. Sur un fond rose lumière et un fond ombre olive, l’homme et la femme forment un tout, une cartographie.
Pas de visages à proprement dit et aucune ombre de lyrisme ou de romantisme ne vient se poser sur le cliché en négatif travaillé, gratté, tel une gravure. Le corps apparaît non pas comme individualité mais comme type. Le paysage s’est métamorphosé en une figure telle « un souvenir imprégné ».

RIGUEUR ET PUDEUR
Le corps humain s’affirme dans ses toiles par la rigueur de l’exécution et la pudeur de l’intention : Côte à côte, un couple sort de la mer. Tracées à la main, imperceptiblement irrégulières, des rayures traversent les corps évanescents miroitant la lumière. L’allusion plastique au pop art est claire, mais poétisée chastement. L’écho s’installe entre l’absence et la présence, la lumière et l’obscurité, l’apparition et la disparition, l’air et le vent, traduisant l’esprit de son œuvre : Dire et ne pas dire.

UNE ESTHÉTIQUE SUGGESTIVE
Comme une étrange persistance vibratoire du passé, les papiers découpés de Matisse, ou les froissements de Simon Hantaï ne sont-ils pas en définitive les vestiges de la mémoire volontaire ou involontaire de leurs œuvres anciennes ?
Chez Clara Ramirez Katz la figure perdure par sédimentation.

DE L’ABSENCE À LA PRÉSENCE
Dans l’icône byzantine, la présence de la divinité dans la figure et dans le symbole est réelle. Les fidèles s’y prosternent, prient, pleurent, l’adorent, l’implorent. L’icône est sainte.
A travers la technique du plein et du vide Clara Ramirez Katz s’exprime dans un langage elliptique qui fonctionne par signes. L’absence hante son imaginaire à l’image d’un archétype fort. « L'absence n'est-elle pas, pour qui aime, la plus certaine, la plus efficace, la plus vivace, la plus indestructible, la plus fidèle des présences ? » se demande Marcel Proust.

AU NOM DE LA LUMIÈRE, LA MATIÈRE
Le mécanisme de la mémoire omet toujours quelque chose de ce que l’on croyait avoir vu ou ressenti comme un tout par le passé mais qui dans le présent demeure comme une étrange persistance vibratoire.
Dans ses dernières toiles abstraites seul le saisissement des précédentes subsiste: Le chaud, le froid, l’eau, la sécheresse, les effets physiques des quatre éléments agissent sur la matière. Les plages de couleurs rectangulaires évoquent une succession de sensations, comme les séquences d’un film où, pour passer du présent au passé, le réalisateur change de lumière.
Dans une interview avec la journaliste Yasmine Youssi, le peintre Martial Raysse se souvient d’une expérience visuelle marquante à propos d’un dessin de Raphaël. « Entre deux traits de crayon » le peintre d’Urbino « a laissé un espace vierge: Ce petit bout de papier resplendissait comme un néon. Il en avait la force. Là j’ai compris où se trouvait la modernité et percé le secret de la peinture : faire de la lumière avec la matière ».

Ileana Cornea Paris, juillet 2017



Paysages projetÉs

Ileana Cornea

A la fin des années soixante, des artistes réunis sous le nom de Support Surface, se demandent à nouveau ce qu’est la peinture, quelle est la réalité physique du tableau ? Ils poussent la peinture dans sa matérialité la plus radicalement matérialiste, lui interdisant l’émotion. Comme ses prédécesseurs, Ramirez Katz questionne la matière de la peinture confrontée à celle du support. Elle aboutit à un effet inverse, laissant le champ libre à l’émotion. Il y a peu de temps, en jouant sur les aspérités de la texture de la toile, elle l’a transformée en paysage. Actuellement elle va plus loin encore, la toile devient le lieu de confrontations de formes comme un espace topographique où le paysage apparaît en creux signalés par le contraste de « couleurs-formes » : « Les signes dévoilent leurs secrets progressivement. »

En exploitant l’opposition entre le plein et le vide, elle se confronte au même paradigme visual que les artistes chinois. L’artiste chinois cerne le paysage selon son aspect codé. Il le désigne sous le nom de Shanshui qui veut dire montagne et eau. Les artistes orientaux empreints de la culture de l’impalpable réalisèrent des paysages littéraires construits à partir de la representation intellectuelle qu’ils s’en faisaient... L’opposition entre le plein et le vide ils l’ont depuis toujours senti et assimilé dans leur représentations. Leurs paysages irréels ne sont pas la transposition du paysage sur la toile. Pénétrés par le paysage ils illustrent sa réalité subjective. Leurs œuvres sont parfois accompagnées d’écritures.

Ramirez Katz développe un langage synthétique qui l’amène à une abstraction signalétique efficace. Elle ne décrit pas le paysage, elle le condense à travers la dynamique de l’émotion : « Une émotion que donne un paysage peut se servir de lui – comme d’un mot – et s’y reverser tout entière, puisqu’elle en fut à l’origine enveloppée. Emotion, paysage ne seront plus dès lors liés par rapport de cause à effet, mais bien par cette connexion indéfinissable, où plus de créancier et plus de débiteur, – par cette association du mot et de l’idée, du corps et de l’âme ;...» écrit André Gide dans ses Cahiers.

L’artiste met en rapport ses masses déchiquetées noires et pleines qui semblent peser, comme des morceaux de minerai lourd, avec les plages de couleurs ténues et subtilement géométrisées. Les rouges se déversent, les bleus se répandent dans la pesanteur comme des lacs ou de la lave. Les jaunes solaires produisent un sentiment de pesanteur en mouvement, l’artiste pense aux forces telluriques, les secrets de la Terre ressentis, synthétisés, esthétisés.

Ces forces qui se croisent sur la toile sont guidées par le vide qui les traversent et les allègent. Le vide accompli l’intégralité de la toile organisant la direction des corps. C’est ainsi que le paysage se forme, s’étend et prend sa véritable échelle, comme dans la peinture chinoise, la circulation du vent qui sépare les montagnes.

Les œuvres récentes de Ramirez-Katz me font penser aux Nabis, et à Vuillard en particulier peut être à cause des cette similitude avec l’art de l’imprimé textile. Chez Ramirez Katz la toile n’est pas blanche. Elle garde la texture délicate et la couleur du lin. Le drame qui se joue à l’intérieur est absorbé par le textile. On peut voir cette œuvre de multiples façons. La douceur et la violence s’accomplissent dans une étrange amitié.

Ileana Cornea Paris, juillet 2015

 

BLANCS
Eugénie Paultre

Comme une architecture : la pierre, ses formes accidentées, ses stries.
Ciel, mer, eau, nuages, unis dans une seule surface, pleine, ouverte.
Des noirs, ses nuances. Le hasard, rêveur, des ombres, des reliefs ;
Une blancheur entière, saisissante, poignante, d’où s’élève, comme
dans un soulagement, paisiblement, une douceur singulière.

Deux dimensions vivent de leur dialogue : les empreintes, les contours,
les signes inscrits, devinés, perdus, retrouvés, conduisent le regard à
se plonger dans l’espace sans heurts des aplats blancs ; et vice versa :
le trouble que provoque cette forme pâle donnée au vide amène le
regard à se reposer dans les dessins et les courbes d’une terre sereine.

De ce dialogue naît un cheminement parmi le jeu des contrastes,
tout à la fois nets, tendres, méditatifs. Car les paysages de Clara Ramirez
sont des évocations, qui nous incitent et nous invitent à nous abandonner
au temps qu’il faut pour ressentir profondément, simplement : pour
penser, pour songer, peut-être de prime abord à la différence : celle qui
donne littéralement lieu aux choses, ouvrant à leur possibilité propre
quand se tient l’équilibre : entre la transparence et l’opacité, entre la
profondeur et la superficie, entre le ciel et la terre.

«Blancs» habite un entre deux. Là où la peinture réside. Là où survient
la réalité, en cette familière étrangeté, qui lui est, d’abord et avant tout,
essentielle (à dessein de notre émerveillement).

Mais ces falaises, loin de s'immobiliser dans une stature, semblent
précisément là pour convier à une traversée. Elles conduisent et
entraînent vers un vide, éveillant, ou réveillant, ainsi, l’envie de se
perdre, entièrement, tandis qu’une claire sensation de paix nous appelle.
Et la lumière, comme sur un rivage, diffusant sa vibration. Des vagues
légères, infiniment proche du cœur, à n'en plus finir.

Eugénie Paultre est poète et enseigne la philosophie.


LA SÉRIE BOIS DE CLARA RAMÍREZ
Eduardo García Aguilar

«La poésie est l'expression de ce que nous sommes sans le savoir. » Joë Bousquet Après sa série de strates géologiques et silhouettes de hautes montagnes vues depuis le lointain, Clara Ramírez, dans sa nouvelle série intitulée Bois, s’approche de l'horizon et s'introduit dans la forêt, la nature, les plaines ou les dépressions, aux bords des rivières ou des précipices, à la recherche d'une « maison naturelle ».

Dans ces toiles travaillées de façon minutieuse au moyen de couches successives de peinture à l'huile, d’où émergent de petites protubérances pointillistes, l'artiste essaie de capter l'énergie des couleurs et révèle, par contraste, les zones d'ombre ou de lumière.

Son travail antérieur est une ode à la géologie des cordillères, traçant des lignes successives de limite entre le ciel et la terre ; avec la nouvelle série elle pénètre la matrice végétale, vue depuis la surface où dansent les lumières filtrées.

Clara Ramírez porte en elle les hautes montagnes des cordillères des Andes, mais aussi la nature placide de l'hémisphère nord.

Devant les montagnes et les forêts solitaires de Clara Ramirez, nous ne pouvons pas oublier qu'il y a une présence permanente, et c’est celle de ce regard de l'artiste qui capte la vie, la terre, le fleuve, les feuilles mortes avec l'odeur essentielle de la terre.

Eduardo Garcia Aguilar Journaliste, écrivain, poète colombien a écrit deux recueils de nouvelles, deux recueils de poésie et trois romans incluant El Viaje Triunfal, lauréat du Prix Ernesto Sabato 1993. Il a également publié des essais sur Alvaro Mutis et Gabriel Garcia Marques

 

 

STRATES GÉOLOGIQUES
Eduardo García Aguilar

À travers des formes essentielles, extraites des profonds gisements du temps et de l’espace, l’œuvre de Clara Ramirez va bien au-delà des premiers paysages de l’enfance. D’où proviennent ces énormes crêtes de la cordillère, ces silhouettes de montagnes lointaines que Ramirez décrit avec une grande économie poétique à travers les couleurs fondamentales que sont le blanc et le noir?

À observer la vaste série de ses paysages, le spectateur, d’où qu’il vienne de par le monde, sera confronté au temps géologique, loin de toute anecdote immédiate ou de référence folklorique. Le citoyen cosmopolite rempli de mots et de concepts, ou le paysan de Mongolie ou du Népal connaisseur d’arômes et de saisons, sauront trouver là le commun dénominateur qui les unit et qui seul peut produire une œuvre d’art.
Les formes plus que millénaires de Ramirez, les crêtes ondulées des cordillères qui subitement s’effondrent en précipices, en abîmes insondables, en eaux dormantes recouvertes de jeunes arbres, en vallées lavées par de vieux fleuves, en horizons de brouillard, paraissent ici extraites avec une patience géologique, avec la même minutie que celle de l’érosion causée par le vent et la pluie sur l’écorce terrestre.

Dans l’œuvre de Ramirez on ne trouve pas la moindre concession à une figuration qui ferait appel à la facilité de la couleur, à l’anecdote ou au chaos artificiel pour cacher ce qui est vrai, ce qu’ont trouvé les artistes anonymes des grottes d’Altamira et de Chauvet, les grands calligraphes et maîtres de l’encre de Chine, ou Rothko et Malevitch à notre époque.

«Les montagnes viennent de l’intérieur, elles ne représentent pas un lieu précis, et comme elles sont de nulle part, elles sont de partout» nous dit Ramirez avec une lucidité diaphane, avec la même vérité que celle du poète devant l’aube ou le crépuscule. Ciel et terre, matière et esprit, noir et blanc, fleuve et montagne, arbre et pré, pierre et mousse, sont les matériaux qui se répandent dans ces toiles ressemblant à des strates géologiques ou à des océans pétrifiés, des vagues sur une plage incessante de sable blanc et de galets gris moulus depuis toujours par la force salée de la mer.

Qu’ai-je vu dans cette série de paysages de Ramirez? Dès le premier instant, je n’ai pas eu le moindre doute que j’étais devant la poésie, et la poésie est la musique du rien et du tout. C’est la fraîcheur de l’enfance retrouvée après avoir creusé dans la roche à la recherche de gemmes jamais vues, dont la transparence s’éclaire un instant, avant d’accéder au règne du silence et de l’obscurité de la nuit, dans les bois et les montagnes originels.

Eduardo Garcia Aguilar Journaliste, écrivain, poète colombien a écrit deux recueils de nouvelles, deux recueils de poésie et trois romans incluant El Viaje Triunfal, lauréat du Prix Ernesto Sabato 1993. Il a également publié des essais sur Alvaro Mutis et Gabriel Garcia Marques

 

 

PAYSAGES DE MEMOIRE
Muriel Carbonnet

Clara Ramirez distingue l’espace qui nous entoure du vide que nous entourons. Le vide devient alors une présence dans l’espace, une présence invisible, un silence, une contemplation : territoires qui dégagent une sérénité bienveillante. Sa démarche aboutit à l’essentiel, articulé dans un plan pictural où se mêlent la matière et les témoins des sensations distillées par sa mémoire. Plusieurs ordres visuels se croisent et dialoguent, pour revenir à ce qui s’est posé sur la toile comme l’expression pure d’un fait. C’est de l’infime que jaillit la totalité. Car, quel que puisse être le minimal auquel elle aboutit, il y reste quelque chose qui est de l’ordre du sensible et de la réalité.

Mais est-ce peut-être davantage : trouve-t-on, tout simplement, le reflet silencieux de sa vie intérieure ? Car « c’est dans le cœur de l’homme qu’est la vie du spectacle de la nature. Pour la voir, il faut la sentir » comme le fait Clara Ramirez. Ses grandes toiles, finalement, ce sont des arbres, des sources… des prétextes en somme, qui se dérobent à toute espèce de discours et qui pourtant, approchent le mystère du monde.

Muriel Carbonnet, 6 juin 2002